Qu’est-ce qui fait un bon entrepreneur ? Sa capacité à persévérer, à être autonome, à bien s’entourer ?
L’entrepreneuriat est souvent associé à des qualités individuelles, qui seraient à l’origine du succès professionnel de la personne. Cela nous amène à plusieurs interrogations : déjà, y a-t-il un aspect fataliste à tout projet entrepreneurial, où l’absence de certaines qualités amènerait forcément la personne vers l’échec ?
Ensuite, ces qualités sont-elles suffisantes pour développer une activité viable ?
Enfin, quelles sont les méthodes employées pour évaluer ces potentialités entrepreneuriales, et peut-on leur faire confiance ?
A travers cet article, nous vous proposons d’explorer la littérature scientifique sur le sujet, avec un focus sur le travail indépendant, où réussir peut signifier exercer durablement un métier épanouissant, sans en faire une entreprise employant des salariés ou en constante croissance.
Les grands enseignements
- La réussite combine viabilité économique et aspirations personnelles.
- La confiance et la motivation doivent être examinées avec les compétences et les ressources accessibles.
- Pour les TIH, l’accessibilité et l’organisation du travail font partie des conditions de réalisation des potentialités.
Réussir à son compte : de quelle réussite parle-t-on ?
La réussite entrepreneuriale est un concept difficile à définir, car il recoupe différentes réalités selon le projet qui nous intéresse. Comme le souligne Galluzzo (2025), un artisan-boulanger et le fondateur d’une start-up en forte croissance créent tous deux une activité économique, mais leurs projets ne sauraient être évalués selon les mêmes critères.
Tous les porteurs de projet n’ont donc pas les mêmes attentes, ni les mêmes motivations. Certains recherchent l’enrichissement économique, quand d’autres souhaitent s’accomplir dans une profession particulière, ou encore avoir un mode de vie qui correspond à leurs besoins. Par ailleurs, certains entreprennent par nécessité, faute d’alternative pour travailler, tandis que d’autres souhaitent saisir une opportunité économique (Messeghem, 2021).
Il serait alors hasardeux de limiter la réussite entrepreneuriale à la seule performance financière de l’entreprise. Les entrepreneurs eux-mêmes ne réduisent pas leur succès à cette seule dimension, bien qu’elle en fasse partie. En effet, Wach et al. (2020) identifient plusieurs dimensions de la réussite évaluée par les entrepreneurs : la performance de l’entreprise, les relations au travail, l’accomplissement personnel, l’impact sur la communauté et les bénéfices financiers personnels.
Dans le cas particulier d’un travailleur indépendant, qui n’a, a priori, pas vocation à se développer indéfiniment, stabiliser ses revenus tout en conservant une organisation satisfaisante peut donc constituer une réussite. Cela suppose de considérer conjointement la viabilité économique et les aspirations personnelles.
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Le profil entrepreneurial idéal à l’épreuve de la recherche
Il serait tentant d’identifier des caractéristiques intrinsèques à l’entrepreneur idéal, celui qui lui permettrait d’atteindre mathématiquement le succès ; comme la passion, la capacité d’autonomie ou une solide estime de soi.
Pour autant, une telle approche ne permet pas de mettre en contexte l’individualité de l’entrepreneur avec son environnement et les ressources disponibles.
C’est pour cette raison qu’après un certain intérêt pour ces qualités entrepreneuriales, la recherche s’est plutôt tournée vers le comportement des entrepreneurs, en s’intéressant à ce que fait l’entrepreneur qui lui permet de donner vie à son projet (Yezza, 2022).
Cette perspective conserve une place aux caractéristiques personnelles, tout en les rapportant aux situations rencontrées. La passion ou le besoin d’accomplissement peuvent, par exemple, présenter des formes problématiques lorsqu’ils deviennent excessifs dans un contexte donné (Yezza, 2022). Ainsi, une qualité valorisée dans l’entrepreneuriat ne garantit pas un comportement adapté à chaque circonstance.
La confiance personnelle est également une caractéristique particulièrement explorée par la recherche, où le « sentiment d’efficacité personnelle » désigne la croyance en sa capacité à accomplir des tâches entrepreneuriales. D’ailleurs, comme l’observe la méta-analyse de Miao et al. (2017), il existe effectivement une association positive entre ce sentiment et la performance des entreprises, sans que cela démontre toutefois qu’augmenter la confiance suffirait à améliorer la performance en elle-même.
Nous pouvons ainsi distinguer trois questions pouvant structurer les potentialités entrepreneuriales d’un porteur de projet.
Premièrement, la personne se sent-elle capable ? Deuxièmement, possède-t-elle les compétences pertinentes pour réaliser son projet ? Enfin, peut-elle effectivement les mobiliser dans son activité ?
A retenir
Se sentir capable, savoir faire et pouvoir agir renvoient à trois dimensions distinctes.
Des compétences aux relations qui rendent l’activité possible
S’agissant des compétences entrepreneuriales, les expériences professionnelles antérieures peuvent être un bon indicateur des ressources acquises par la personne, dans la mesure où elle a effectivement pu en tirer des apprentissages et que ceux-ci s’avèrent pertinents pour son projet actuel (Khalife et al., 2021).
Par ailleurs, tout projet entrepreneurial demande la mobilisation de savoir-faire professionnel intrinsèque à la gestion d’une entreprise comme le suivi des stocks, la comptabilité, la planification financière ou le marketing. Des compétences dans ce domaine sont associées à de meilleures performances entrepreneuriales (McKenzie & Woodruff, 2017). La réussite potentielle d’un projet entrepreneurial peut donc, en partie, s’évaluer par la capacité du porteur de projet à maîtriser des pratiques de gestion nécessaires au fonctionnement économique de sa structure.
Concernant les travailleurs indépendants, ces derniers ont la possibilité d’accéder à des compétences pertinentes pour leur activité grâce à d’autres acteurs, faisant des relations une ressource particulièrement utile pour ces entrepreneurs. En effet, la méta-analyse de Stam et al. (2014) relève une association positive entre le capital social, c’est-à-dire les ressources liées au réseau de relations, et la performance des petites entreprises. Mais encore faut-il que ces relations permettent un soutien concret, car connaître quelqu’un ne garantit pas son engagement dans le projet que l’on mène… Dans tous les cas, les compétences sociales comme comprendre les attentes d’un interlocuteur ou adapter sa communication, deviennent de réels atouts pour les entrepreneurs (Yezza, 2022).
Apprendre et faire évoluer son projet dans l’incertitude
Il serait pour autant réducteur de penser la réussite entrepreneuriale comme déterminée à l’avance par les compétences et les qualités du porteur de projet, car entreprendre s’apprend en entreprenant… La théorie de l’effectuation de Sarasvathy (2008) nous montre que les entrepreneurs partent rarement d’une idée bien définie accompagnée d’un plan à toute épreuve. Au contraire, le projet se construit le plus souvent en se faisant, et le porteur de projet fait avec ce qu’il peut. Le projet peut donc évoluer à mesure que de nouvelles ressources et de nouveaux engagements deviennent accessibles.
Cette logique inclut la « perte acceptable », qui consiste à tenir compte de ce que l’on est prêt à perdre plutôt que du seul rendement espéré (Read et al., 2009). Elle rappelle que la possibilité de tenter une action doit être examinée avec celle d’en supporter les conséquences défavorables. L’apprentissage peut également passer par la mise à l’épreuve des idées, comme l’observent Camuffo et al. (2024) dans quatre essais randomisés réunissant 759 entreprises, où l’abandon d’idées a un effet positif sur le projet entrepreneurial.
Réorienter ou abandonner une idée peut ainsi relever d’une décision informée, la persévérance n’est donc pas toujours une qualité à valoriser dans la trajectoire entrepreneuriale…
Conclusion
Avoir théoriquement les bons outils pour la bonne situation est donc une première étape importante vers la réussite entrepreneuriale, la question qui se pose désormais est la possibilité effective pour l’entrepreneur de mobiliser les ressources à sa disposition. Les potentialités entrepreneuriales sont, par définition, des possibilités et non pas des certitudes ; un soutien annoncé peut ne pas intervenir au moment nécessaire, un crédit bancaire peut ne pas nous être accordé, une formation à laquelle on participe s’avère être inaccessible pour notre handicap… La capacité à mobiliser ses ressources est donc particulièrement pertinente pour les travailleurs indépendants en situation de handicap. L’accessibilité des outils, des relations et des dispositifs devient une condition de mobilisation des ressources.
Pour l’accompagnement, cette lecture invite à préciser avec la personne les réalisations recherchées, les tâches à conduire et les ressources effectivement accessibles. L’adaptation aux besoins, soulignée par Messeghem (2021), suppose aussi de réexaminer ces éléments lorsque le projet ou ses conditions évoluent. Ainsi, obtenir des aides en mobilisant ses droits à la compensation du handicap peut en soi être une réussite pour le TIH, car elles lui permettent d’être en capacité d’agir dans son projet. La réussite est donc plus large que la seule viabilité économique, elle doit prendre en compte les aspirations individuelles et les possibilités de poursuivre une activité à laquelle la personne attribue de la valeur. Cette perspective permet de penser un accompagnement attentif aux besoins de l’entrepreneur et à ses capacités réelles d’action.
Lexique des mots clés
Potentialités entrepreneuriales : Possibilités de conduire et de faire évoluer une activité à partir de compétences, de relations et de conditions d’exercice.
TIH : Travailleur indépendant en situation de handicap.
Sentiment d’efficacité personnelle : Croyance en sa capacité à accomplir des tâches entrepreneuriales, distincte des compétences effectivement mobilisables.
Capital social : Ressources auxquelles un réseau de relations peut donner accès.
Effectuation entrepreneuriale : Construction du projet à partir des moyens disponibles immédiatement et au fil de son évolution.
Perte acceptable : Conséquences défavorables que l’on est prêt à supporter pour tenter une action.
Références
Camuffo, A., Gambardella, A., Messinese, D., Novelli, E., Paolucci, E., & Spina, C. (2024). A scientific approach to entrepreneurial decision-making: Large-scale replication and extension. Strategic Management Journal, 45(6), 1209–1237. https://doi.org/10.1002/smj.3580
Galluzzo, A. (2025). Politique du mythe – Mise en récit et légitimation d’un ordre social. Dans Le mythe de l’entrepreneur : défaire l’imaginaire de la Silicon Valley (p. 201–225). La Découverte. https://www.editionsladecouverte.fr/le_mythe_de_l_entrepreneur-9782348090165
Khalife, E., Khoury, J., & Abou Khalil, W. (2021). L’agir entrepreneurial : regards croisés de l’entrepreneur et des parties prenantes. Projectics / Proyéctica / Projectique, 28(1), 73–94. https://doi.org/10.3917/proj.028.0073
McKenzie, D., & Woodruff, C. (2017). Business practices in small firms in developing countries. Management Science, 63(9), 2967–2981. https://doi.org/10.1287/mnsc.2016.2492
Messeghem, K. (2021). 10 idées clés sur l’accompagnement entrepreneurial. EMS Éditions. https://editions-ems.fr/boutique/10-idees-cles-sur-laccompagnement-entrepreneurial/
Miao, C., Qian, S., & Ma, D. (2017). The relationship between entrepreneurial self-efficacy and firm performance: A meta-analysis of main and moderator effects. Journal of Small Business Management, 55(1), 87–107. https://doi.org/10.1111/jsbm.12240
Read, S., Song, M., & Smit, W. (2009). A meta-analytic review of effectuation and venture performance. Journal of Business Venturing, 24(6), 573–587. https://doi.org/10.1016/j.jbusvent.2008.02.005
Sarasvathy, S. D. (2008). Effectuation: Elements of entrepreneurial expertise. Edward Elgar Publishing. https://doi.org/10.4337/9781848440197
Stam, W., Arzlanian, S., & Elfring, T. (2014). Social capital of entrepreneurs and small firm performance: A meta-analysis of contextual and methodological moderators. Journal of Business Venturing, 29(1), 152–173. https://doi.org/10.1016/j.jbusvent.2013.01.002
Wach, D., Stephan, U., Gorgievski, M. J., & Wegge, J. (2020). Entrepreneurs’ achieved success: Developing a multi-faceted measure. International Entrepreneurship and Management Journal, 16(3), 1123–1151. Publication en ligne en 2018. https://doi.org/10.1007/s11365-018-0532-5
Yezza, H. (2022). Les compétences de l’entrepreneur/repreneur : vers une approche par les compétences sociales. Dans S. Emin & N. Schieb-Bienfait (dir.), De l’entrepreneur à l’entrepreneuring (p. 148–164). EMS Éditions. https://doi.org/10.3917/ems.emin.2022.01.0148